On accuse un écrivain d’avoir utilisé l’IA. Mais qui a vraiment copié qui ?
Accusé d’avoir utilisé l’intelligence artificielle pour écrire son ouvrage, c’est ce que je lis depuis hier sur quelques auteurs. Bienvenue au 21e siècle où l’humain se trouve dans l’incapacité de reconnaître un ouvrage rédigé avec de l’IA ou non.

Bien avant ça, j’ai pris la peine de lire un peu les articles concernant les affirmations sur l’écrivain en question, que ce soit sur les réseaux sociaux ou des articles de blog.
Et apparemment, l’auteur aurait utilisé des expressions, des figures de style et des métaphores qu’utilise l’IA, selon l’IA d’Anthropic. Et à partir de là, je me suis dit, tiens.
L’histoire, telle qu’elle s’est vraiment passée
Alors, allons droit au but, puisqu’on parle de faits, autant les poser clairement. L’écrivain visé, c’est Thélyson Orélien, romancier canado-haïtien, auteur de C’était ça ou mourir, publié chez Grasset (honnêtement, je ne le connaissais absolument pas, mais ça ne gâte pas mon analyse).
Un livre qui n’a rien d’un texte oublié dans un coin de librairie, puisqu’il fait partie des succès de la rentrée littéraire de Grasset, en lice pour le Goncourt et le Femina, et il a même remporté le prix littéraire de la Fnac.
Et là, en plein élan, tout bascule. Un compte anonyme sur X, jusque-là confidentiel avec 92 abonnés, affirme que le roman a été « presque intégralement » écrit par une intelligence artificielle. Le nom de ce compte ? « Balance ton Claude. » Ironique, quand on connaît le sujet.
Pour appuyer son accusation, ce compte dit avoir fait analyser plusieurs extraits du roman avec un logiciel de détection nommé Pangram. Et selon cet outil, le verdict tombe : le roman serait rédigé presque intégralement par une IA.
L’auteur, lui, ne l’entend pas de cette oreille. Il a rejeté comme il peut les accusations, expliquant avoir toujours aimé la création et l’écriture, et ne voyant pas pourquoi il ferait appel à une machine. Mieux, il travaille déjà à constituer un dossier avec ses éditeurs pour prouver qu’il a écrit l’ouvrage de sa main. Son éditeur, de son côté, ne reste pas les bras croisés. Grasset évoque carrément une possible campagne de haine et soupçonne une jalousie derrière ces accusations.
Et pendant que la polémique ne fait que prendre de l’ampleur, l’auteur, lui, continue son chemin, même si dans son cœur, dans sa tête, peut-être plus rien ne sera comme avant. Il était présent à la Maison de la poésie à Paris pour lire des extraits de son livre, accompagné d’un musicien, sans même évoquer les accusations qui le visaient. Un peu comme si, au fond, il refusait de nourrir davantage une histoire qui, selon lui, n’a pas lieu d’être.
Le vrai problème : qui a appris de qui ?
Le vrai problème, c’est que les grandes entreprises d’IA ont utilisé, ou presque volé, des œuvres écrites par des humains pour entraîner leurs modèles. Ils ont appris le raisonnement, comment penser, et tout ce qui va avec, grâce à des textes écrits par des humains, pendant des années. Ces IA utilisent des passages de grands auteurs sans parfois les mentionner, mais c’est normal, ça alors ! Ces IA se sont entraînées sur des textes, des livres, des bibliothèques entières et tout autre écrit produit par des humains, sur des siècles…
Ce qui voudrait dire que normalement, ces IA sont censées écrire comme des humains, avec les styles de rédaction que les hommes utilisent et qui se trouvent dans la base de données de ces IA. Et si ces IA doivent écrire comme un humain, c’est que forcément, elles vont utiliser les mots, les expressions, les figures de style que les hommes utilisent. Alors, pourquoi on s’étonne que l’IA écrive bien ?
Ce qu’on reproche vraiment à Thélyson Orélien
Prenons deux secondes pour revenir sur ce qu’on reproche exactement à Thélyson Orélien. Jusqu’ici, ce n’est pas qu’on a retrouvé une preuve, un brouillon ChatGPT oublié dans un fichier, un historique de conversation dans le livre. Non. On lui reproche un style, des tournures, un rythme de phrase.
Pour le petit élève un peu curieux que j’étais, ma curiosité à fouiller ou à chercher à lire, que ce soit quelques lignes ou des pages de tout livre que je trouvais sur mon chemin, je rencontrais les tirets cadratins (—), et ce bien avant l’arrivée des IA en 2023. On voit bien ces tirets dans des grands livres datant des années 2000 ou plus.
Bien avant l’avènement des IA, on lisait bien des phrases ou expressions comme « ce n’est pas parce que… mais parce que… », et c’était en fait un style, une manière d’écrire qui était utilisée par des copywriters et des auteurs. Même chose pour le fait d’aligner plusieurs phrases commençant par presque les mêmes mots, c’est une figure de style en français, et on la retrouvait beaucoup dans les poèmes en vers.
« Il y a des jours où la vie marche…
Il y a des jours où le silence fait plus de bruit…
Il y a des jours où… Il y a des jours où… »
De l’anaphore, le fait de répéter volontairement un même mot ou groupe de mots au début de plusieurs phrases. On retrouvait bien ces formes de rédaction dans de grands romans, des poèmes, etc.
Mais il n’y a pas que l’anaphore. Il y a aussi le rythme, cette manie très française d’aligner trois éléments dans une phrase pour lui donner du souffle: « il regarda, il hésita, il partit. » On la retrouve chez Hugo, chez Camus, bien avant que le mot « prompt » n’existe. Il y a l’opposition en miroir, « pas X mais Y », qu’on croise à chaque page d’un roman classique et dans absolument tous les discours politiques depuis un siècle. Il y a même la répétition d’un mot-clé à intervalle régulier pour créer un refrain, une respiration, un ancrage émotionnel, une technique que les grands orateurs utilisaient bien avant que quiconque sache coder un réseau de neurones.
Aujourd’hui, un écrivain qui utilise ces mots ou ce style a plagié, ou a utilisé l’IA. Alors qui a volé qui ? L’IA ou l’humain ?

hummmmmmmmmm !!!!
Parce que là, on prend ce que l’humain fait et on l’attribue à une intelligence, alors que cette intelligence artificielle a été entraînée par des œuvres humaines. C’est pas cohérent.
Mon propre test avec les détecteurs d’IA
J’avais testé la fiabilité des outils de détection de l’IA il y a des mois, et je trouvais que c’était nul.
J’avais essayé sur mes propres textes, l’outil révélait que c’était écrit jusqu’à 70% avec l’IA.
Là, pour être précis, l’outil que j’avais utilisé n’était pas Pangram, c’était un autre détecteur, plus accessible, de ceux qu’on trouve gratuitement en ligne. Mais le principe reste le même, et le problème aussi.
J’ai tenté alors avec des vieux textes, et c’est là que j’ai su que ces outils sont juste du marketing. Des passages tirés de livres de Jean-Jacques Rousseau, de Platon, des textes qui datent d’il y a longtemps, et selon leurs outils de détection de l’IA, parmi les passages testés, plusieurs étaient écrits à 100% par une IA, d’autres à moins de 80%, mais tous étaient écrits au moins à 50% par une IA. Si des textes des années 90 ne sont pas épargnés, qu’en serait-il de nous qui lisons presque tout le temps des textes rédigés par l’IA ?
Sans mauvaise foi de ma part : Pangram, l’outil utilisé contre Thélyson Orélien, est-il plus fiable que celui que j’ai testé ? Peut-être. Il se présente comme plus sophistiqué, plus récent, entraîné différemment. Mais un détecteur reste un détecteur : un modèle qui devine, à partir de probabilités, si un texte « ressemble » statistiquement à ce qu’une IA produirait. Et une probabilité, aussi élevée soit-elle, n’est pas une preuve, ce n’est pas un aveu ni un brouillon retrouvé. C’est une ressemblance de style, jugée par un outil qui, comme tous les autres, a ses failles, ses biais, et son propre historique d’erreurs.
L’hypocrisie au cœur de tout ça
L’humain crée un outil entraîné sur des œuvres humaines, pour lui permettre de rédiger comme un humain. Ce même humain crée encore un autre outil, entraîné sur des œuvres humaines, pour lui permettre de reconnaître ce qui est écrit par une IA ou par un homme. Vous voyez où l’hypocrisie des hommes peut aller ?
En dehors du monde littéraire qui est menacé, c’est la même chose que vivent les rédacteurs en ligne depuis des mois. Impossible aussi aujourd’hui d’écrire un bon français sans qu’on ne dise : tu as utilisé l’IA.
Et ça, croyez-moi, je le vis directement. Un client qui reçoit un email trop bien structuré se méfie. Un lecteur qui tombe sur une phrase un peu trop propre soupçonne. Un rédacteur qui maîtrise enfin son style après des années d’effort se retrouve accusé d’avoir triché, simplement parce que son écriture a atteint un niveau de fluidité qu’on associe, à tort, uniquement à une machine.
Autrement dit, même si tu as souffert pour trouver des idées, écrire, et demander à l’IA de corriger uniquement tes fautes sans changer ton style de rédaction, on te la vole, et on l’attribue à l’IA.
Ce qui reste, une fois la polémique retombée
Ce qui est bizarre dans l’histoire de Thélyson Orélien, si on y réfléchit deux secondes, c’est que son livre parle d’exil, de survie, d’un vécu qu’il a construit après s’être entretenu avec de nombreux Haïtiens ayant traversé cette réalité.
C’est intéressant, tout ce qui se passe aujourd’hui, et ce sera pathétiquement plus intéressant dans les années à venir.
Parce que la vraie question, au fond, n’est même pas de savoir si Thélyson Orélien a utilisé l’IA ou non. La vraie question, c’est celle-ci : le jour où l’accusation à elle seule suffit à salir un travail, sans preuve tangible, juste avec un pourcentage craché par un logiciel payant, qu’est-ce qui empêchera n’importe qui d’accuser n’importe quel auteur, n’importe quel rédacteur, n’importe quel élève, simplement parce que son texte est trop bien écrit à son goût ?
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